Guerre du lait, Bienne (1930-1933)

Guerre du lait, Bienne (1930-1933)Nom donné à un conflit visant la réintroduction des livraisons du lait à domicile à Bienne, qui opposa un regroupement d’organisations féminines biennoises à l’Union du commerce du lait (cf. Robert Grünig), entre 1930 et 1933. Considéré comme un événement important ayant conféré de la visibilité et une forme de reconnaissance politique, sociale et économique aux femmes biennoises. La Guerre du lait s’inscrit également dans la lignée des conflits qui secouent diverses régions de Suisse, dès le début du XXe siècle, autour du prix des produits laitiers.

Au début du 20e siècle, le lait frais est un aliment de base et sa consommation est élevée dans les villes suisses. Ne pouvant être conservé par les ménages (sans pasteurisation ni frigidaire), il est distribué quotidiennement à domicile. À Bienne comme ailleurs, les livraisons sont suspendues pendant la Première guerre mondiale. Du fait de difficultés économiques et logistiques, des coopératives laitières sont fondées pour centraliser la distribution. Les consommatrices et consommateurs doivent dès lors s’approvisionner dans des centrales laitières appelées « débits ». Contrairement à d’autres villes, la livraison n’est réintroduite que partiellement à Bienne après 1918.

À l’été 1930, un regroupement d’organisations féminines s’indigne contre cet état de fait et se lance dans une campagne véhémente retransmise dans les médias locaux et la presse féministe. Le comité d’action dénonce la « dictature » de l’Union du commerce du lait et exige la reprise immédiate des livraisons pour tous les ménages, sans augmentation du prix. Les organisations féminines affirment le « pouvoir » et la « responsabilité » qui leur incombe, en tant que consommatrices (« Les femmes consomment, consommer implique un pouvoir, le pouvoir implique des responsabilités » / « Wir Frauen kaufen, wer kauft, hat Macht, und Macht verpflichtet » peut-on lire sur un de leur tracts). Elles argumentent sur la faisabilité des livraisons (qui sont assurées dans d’autres villes sans problèmes ni renchérissement), sur la liberté de commerce (certains commerçants seraient prêts à reprendre les livraisons mais, d’après elles, en sont empêchés par l’Union du commerce du lait) et sur la charge de travail quotidienne que représente l’approvisionnement pour les ménagères.

Le conflit s’enlise face à l’inaction de l’Union du commerce du lait. Des arguments d’hygiène et de coût sont avancés pour justifier la distribution centralisée. Les consommatrices adressent dès lors une lettre aux autorités communales, en novembre 1930. En quelques jours, 12 organisations féminines biennoises de tous bords politiques acceptent et signent le courrier. Une médiation par l’intermédiaire de Paul-Achille Bourquin (PNR, directeur des écoles et de la police à Bienne) reste sans résultat. Le 2 décembre 1930, près de 800 personnes sont rassemblées dans l’hôtel de ville. Les oratrices (parmi lesquelles Alice Boder-Lauper) posent un ultimatum aux laitiers, exigeant que les livraisons reprennent dans les trois jours, sans quoi le comité d’action menace d’entreprendre des « mesures » pour arriver à ses fins.

Une nouvelle étape s’ouvre alors avec le boycott des débits et une vaste campagne de communication organisée par les associations féminines, qui informent la population par divers moyens (tracts annonçant la « Guerre du lait » (« Milchkrieg »), articles dans la presse, etc.). Elles ouvrent également leur propre centrale laitière, la Central-Molkerei AG avec un dépôt à la place de la gare, dès le 20 janvier 1931 et qui livre à domicile. Celle-ci est contrainte de s’approvisionner à Lucerne et à Fribourg, les producteurs de la région refusant de livrer. S’ensuit une guerre des prix, les débits baissant leur prix de 6 centimes, contraignant la laiterie centrale à en faire de même pour rester concurrentielle. Le conflit se poursuit jusqu’en 1933. À terme, les organisations féminines revendent la laiterie et concèdent une reprise des livraisons par les débits moyennant une augmentation de 2ct. par litre. Une prolongation des aides agricoles fédérales pourrait avoir influencé l’issue du conflit. Une célébration commune au buffet de la gare marque la fin de la guerre du lait.

Le conflit connaît un soubresaut en 1934 lorsque la Central-Molkerei cherche à ouvrir une succursale au Pont-du-Moulin, à Bienne. Le Conseil municipal intercède alors en faveur de la laiterie pour l’obtention de l’autorisation de commerce, octroyée par la Confédération. À terme, les associations féminines vendent la laiterie au gérant du magasin.

Au cours des décennies suivantes, Alice Boder-Lauper et Hedy Hug-Rüegger, toutes deux membres du Groupe des femmes socialistes, témoignent à plusieurs reprises du conflit. L’historien Tobias Kästli l’inscrit dans le contexte de l’entre-deux-guerres de la ville de Bienne, qui est pour la première fois régie par une municipalité à majorité socialiste. Bien que les sociétés féminines semblent avoir été soutenues par la population, le conflit a également provoqué des confrontations au sein du mouvement ouvrier. La coopérative de consommation s’est en effet rangée du côté de l’Union du commerce du lait, invitant les femmes à « faire preuve de rationalité ». D’après l’historienne Béatrice Ziegler, les réactions provoquées par la « Guerre du lait » cristallisent des attitudes paternalistes, auxquelles sont confrontées les femmes porteuses de revendications dans l’espace public.

La guerre du lait a également inspiré le carnaval biennois de 1931. Un défilé de bébés géants est accompagné d’un pamphlet : « c’est l’amazone laitière, à cheval sur son bidon, c’est l’amazone sorcière, qui vous prend par le menton et qui vous dit : faites la grève du lait ! ».

Liste des organisations féminines biennoises impliquées dans la Guerre du lait
Association des consommatrices de Bienne / Hausfrauenverein
Groupe des femmes socio-démocrates / Sozialdemokratische Frauengruppe (1914-1921 et reprise en 1923)
Société des femmes d’utilité publique / Gemeinnütziger Frauenverein (section fondée en 1906 à Bienne)
Association des institutrices / Lehrerinnenverein
Association féminine de l’Église catholique chrétienne / Christkatholischer Frauenverein
Association caritative de Madretsch / Hilfsverein Madretsch
Femmes de l’Union des arts et métiers / Frauen-Gewerbeverband
Association féminine « Union » / Frauenverein « Union »
Association pour la promotion des intérêts féminins / Verein zur Förderung der Fraueninteressen
Association des amies des jeunes filles / Verein der Freundinnen junger Mädchen
« Parti féministe » (section locale de l’Association suisse pour le suffrage féminin fondée en 1921 à Bienne)
Association féminine caritative israélite / Israelitischer Wohltätikeits-Frauenverein

Anne-Valérie Zuber, 14/04/2022

Fonds d'archives

Archives municipales de la ville de Bienne, 3 C1 dossiers, 1924
Archives sociales suisses, Fonds Bieler Sozialdemokratische Frauengruppe
Archives de la Fondation Gosteli, Worblaufen


Bibliographie

« La guerre du lait », in Histoire de Bienne, de 1815 à nos jours, pp. 821-822.
« Feministinnen und Milchkrieg », in Biel/Bienne (éd.), 20.-21.05.1987
« Bieler Milchkrieg », in Vergessene Geschichten, Stämpfli Verlag, Berne, 2000, pp. 513-515
«Bourquin», in Werner Hadorn (éd.), Biel Stadtgeschichtliches Lexikon, 1999, p. 84.
Frauenplatz Biel | Femmes en réseau (éd), Bieler Frauen – grâce à elles, p. 211
Werner Hadorn (éd.), « Milchkrieg » in Biel Stadtgeschichtliches Lexikon, W. Gassmann AG, Biel, 1999, p. 262
Elisabeth Joris, Der Bieler Milchkrieg, Frauenzitig, n°29, 1989, pp. 9-10
Elisabeth Joris, Heidi Witzig, Frauengeschichte(n), Dokumente aus zwei Jahrhunderten. Situation der Frauen in der Schweiz, 4. Aktualisiert Auflage, Zürich, 2001, p. 111
Tobias Kästli, Das rote Biel 1919-1939, Probleme sozialdemokratischer Gemeindepolitik, Fagus, Bern, 1988, pp. 91-96
Tobias Kästli, « Der « Milchkrieg » von 1930/31. SP-Frauen im Bündnis mit bürgerlichen Frauenvereinen », in Annales biennoises, 1987, pp. 27-32
Beat Brodbeck, Peter Moser, Milch für alle, hier+jetzt, Zürich, 2007, p. 77
Rahel Wehrlin, « Hausfrauen im Kampf für die Milch vor der Haustür. Der Bieler Milchkrieg 1930/31 », in Femmes en réseau Bienne (édit.), KulturElle, n°2, 2018, p.5. URL : www.frauenplatz-biel.ch (consulté le 11.01.2022)
Getrud Wenger, Alice Boder-Lauper, in Annales biennoises, 1978, pp. 133-135
Beatrice Ziegler, « Der bieler « Milchkrieg » 1930/31. Konsumentinnen organisieren sich », in Jakob Tanner et. al., Geschichte der Konsumgesellschaft. Märkte, Kultur und Identität (15.-20. Jahrhundert). Chronos, Zürich. 1998, pp. 117-132
Beatrice Ziegler, Arbeit – Körper – Öffentlichkeit. Berner und Bieler Frauen zwischen Diskurs und Alltag (1919-1945), Chronos, Zürich, 2007, pp. 332-341
Anne-Valérie Zuber, « Femmes dans l’espace public : la guerre du lait », in 100 ans de Bienne la Rouge, exposition au NMB Nouveau Musée Bienne, 4.11.2021-27.2.2022
« Aufruf zum Milchkrieg ! / Appel aux ménagères ! », tract, 1930/1931
« Und nochmals der Bieler Milchkrieg », in Frauenzeitung Berna, n°13, 11.12.1931
« Die neue Zentralmolkerei in Biel », in Frauenzeitung Berna, 06.02.1931
« Wie der Milchkrieg der Bieler Frauen weiter gegangen ist », in Schweizer Frauenblatt, n°5, 30.01.1931
« Der Bieler Milchkrieg. Eine wahre Geschichte », in Schweizer Frauenblatt, 23.04.1937

Iconographie

Tract, vers 1930-31 [copie], Archiv Verein zur Förderung der Fraueninteressen Biel / Verband der Bieler Frauenvereine (AGoF 238), avec l'autorisation de la Fondation Gosteli